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Dans l’introduction de son essai « Présentes », Lauren Bastide nous rappelle ceci: « Les femmes sont absentes des lieux qui incarnent le pouvoir, la parole, le savoir. Où sont-elles pendant ce temps ? Eh bien, dans l’espace familial, conjugal, privé. Dans le lieu où, par un basculement de l’histoire, elles ont été confinées ». C’est ce lieu qui m’intéresse aujourd’hui. Cet espace domestique que j’ai envie d’envisager, pour une fois, non comme une entrave mais comme un endroit qui deviendra le berceau de la modernité et permettre l’écriture d’un nouveau langage qui puise dans l’intime pour visibiliser l’expérience des femmes et la projeter par la suite dans des sphères exclusivement réservées aux hommes comme le Salon, les musées, ou les rayons des librairies.

Alors qu’il peut-être considéré comme une prison, un refuge, un lieu de pèlerinage où se bousculent nos souvenirs, voir un espace de création, le foyer est intrinsèquement lié au genre féminin. Les femmes appartiennent à l’espace privé, leur présence dans la sphère publique étant jugée comme momentanée : on ne compte plus les nombreuses injonctions et contraintes sociales qui les lient. Le domicile devient ainsi un endroit dans lequel notre identité sociale se construit. C’est un lieu chargé de significations socio-symboliques fortes dans lequel chacun.e a un rôle prédéfini à performer pour répondre aux besoins de la société patriarcale. Mais c’est également un espace d’intimité, dans lequel on s’abandonne, on se repose, on rêve, où on baisse notre garde, et qui est donc également propice à la création.

Quand Virginia Woolf parle d’une chambre à soi, elle entend évidemment de façon très pragmatique un espace privé dans lequel on peut évoluer sans être rappelé aux tâches du quotidien, sans être interrompu, un lieu d’indépendance dédié à la création. Mais je pense qu’avec cet essai pionnier elle nous invite surtout à créer un langage qui nous est propre dans un système qui ne nous offrira jamais une place dans la lumière car il nous préfère occupée à nous reproduire. En effet, la société, par tout un ensemble de procédés savamment orchestrés, ramène les femmes sur le droit chemin pour s’assurer que ces dernières ne trahiront pas leurs destins biologiques et prendront en charge la pérennité d’une structure qui les détermine à tenir ce rôle. 

L’idée est donc de pénétrer notre inconscient collectif et notre culture avec des voix et des formes différentes de celles qui ont modelé jusqu’alors nos imaginaires. Je pense d’ailleurs que l’acte de créer quand on est une femme, ou une personne minorisée, n’a pas le même sens que lorsqu’on est un homme (cis blanc hétéro) du fait de notre appartenance à des groupes sociaux oppressés dont les représentations ont été construites uniquement via le prisme du male gaze.

Au 19e siècle, alors que les femmes n’ont toujours pas accès aux cours gratuits de l’Ecole des Beaux-Arts et doivent dépenser des fortunes pour des leçons privées sans pour autant avoir l’opportunité d’étudier des modèles vivants (pendant longtemps le genre ultime était les peintures historiques et sans une connaissance anatomique pointue des modèles, c’était très chaud de pouvoir s’illustrer dans cette catégorie) et ainsi pouvoir « rivaliser » avec les hommes, des femmes comme Berthe Morisot (image 1: La lecture, 1869-70) ou Eva Gonzalès (image 2: Le thé, vers 1868-1869,) vont nous donner à voir les vies intimes des femmes de la classe moyenne blanche. Je précise car il est important de souligner que ces artistes viennent de milieux privilégiés et qu’elles n’ont pas pour vocation de représenter la condition « féminine ». 

En effet, alors que les hommes sont occupés à peindre la rue, les Grands Boulevards, les lieux vibrants de la vie nocturne, les backstages des opéras,  elles vont peindre ce qu’elles connaissent le mieux : l’espace domestique avec les femmes et les enfants qui les habitent. J’aime à penser qu’elles en avaient marre de voir des femmes uniquement représentées pour et par des hommes.

Pendant longtemps j’ai trouvé ces œuvres ennuyeuses avec leurs intérieurs cotonneux, leurs bibelots poussiéreux, leurs bébés aux joues rose, leur crinoline pastel, et les services de thé assortis. Entre oisiveté forcée et monotonie, le quotidien de ces femmes enfermées dans leurs maisons, leurs jardins, leurs chambres seules face à leurs miroirs ne me faisait pas rêver, je ne trouvais pas ces sujets assez dignes pour être élevés au rang d’œuvre d’art. Sexisme intégré, je plaide coupable. On nous a toujours appris à mépriser les expériences des femmes (on les glorifie juste pour maintenir l’ordre établi), donc en bonne soldate du patriarcat biberonnée au male gaze il m’aura fallu des années pour comprendre la dimension révolutionnaire de ces peintures. Leur souffle et leur modernité m’auront aidé à envisager l’espace domestique d’une part comme un lieu de création qui aura permis à de nombreuses femmes de  produire du savoir et de l’art alors que toutes les autres portes leurs étaient fermées (je pense à Jane Austen qui a écrit Orgueil et Préjugés en cachette dans le salon de la maison familiale), et d’autre part comme un endroit qui mérite de l’intérêt car l’intime est particulièrement politique pour les personnes minorisées.

Avec l’accès à une éducation artistique et quelques nouveaux acquis sociaux, les femmes vont de plus en plus créer en extérieur. Ce n’est pas pour autant que le foyer quitte leurs œuvres, pour les artistes féministes des années 60 et 70 ça sera même un sujet assez central comme pour la plasticienne Niki de Saint Phalle avec ses Nanas Maisons pour qui l’espace domestique incarne un lieu de soumission et d’exploitation : « Enfant, je ne pouvais pas m’identifier à ma mère, à ma grand-mère, à mes tantes ou aux amies de ma mère. Un petit groupe plutôt malheureux. Je ne voulais pas devenir, comme elles, les gardiennes du foyer. »

La “femme maison” est l’un des thèmes qu’on retrouvera également tout au long de la carrière de Louise Bourgeois (image 3: Femme maison, 1994) , décliné sous forme de gravures, sculptures, et peintures, ces corps de femmes nus surmontés de maisons ou de bâtiments en guise de tête, et parfois également de poitrine, pourraient aujourd’hui être interprétés comme des métaphores de la charge mentale. À l’époque les féministes américaines les envisageaient comme une façon de représenter l’abolition de l’identité des femmes.

Pour l’artiste, la maison était un lieu qui appartenait aux femmes. Un espace domestique qui était à la fois enfermant, mais également un abri, un lieu qui lui permettait d’explorer l’identité féminine (plus tard les cages auront aussi une place importante dans son travail). À l’époque où elle commence à introduire la femme maison dans son œuvre, Louise Bourgeois élève ses trois garçons (j’ai lu que comme elle avait peu de place pour elle dans son appartement new-yorkais , elle travaillait ses sculptures sur son balcon) et se demande probablement comment jongler entre sa carrière d’artiste tout en étant mère au foyer.

Ces corps de femmes qui fusionnent avec l’architecture ou avec le mobilier ménager , comme chez l’artiste autrichienne Birgit Jürgenssen (image 4: Housewives’ KItchen Apron] 1975), au point de ne faire plus qu’un, nous donne a voir toute l’ambiguïté qui existe entre l’espace domestique et les femmes. Le foyer devient un lieu clé de leur émancipation et inutile de vous dire que même si on nous donne l’illusion d’en être sorties, la maison reste encore un espace dans lequel on nous assigne plus volontiers que les hommes (congé maternité, charges mentale et ménagères, etc). Des générations d’artistes vont s’emparer de ce sujet pour dénoncer les travers du système patriarcal à l’égard de leur groupe social.

D’autres vont au contraire se réapproprier des techniques, symboles de ces vies domestiques, comme le tissage, la broderie, ou la tapisserie. Je pense notamment au merveilleux travail de l’artiste allemande Anni Albers (image 5: With Verticals, 1946) étudiante de l’école Bauhaus de Weimar qui a réussi à rendre extrêmement moderne une pratique souvent dédaignée car « féminine ». Pour l’anecdote, Albers voulait à l’origine intégrer un cours sur le verre, mais plusieurs disciplines n’étaient pas disponibles pour les femmes qu’on redirigeait presque systématiquement vers la classe de tissage qui se voulait plus utilitaire qu’artistique. En s’engageant sur cette voie, ces femmes valorisent des métiers qui leurs sont propres et les inscrivent dans l’histoire de l’art. Elles n’essayent pas d’emprunter un langage duquel elles ont été exclues. Elles proposent des nouvelles représentations, et des nouveaux imaginaires via leurs prismes car on mérite sincèrement mieux que d’exister uniquement à travers le regard des hommes.

Le foyer est donc perçu par les artistes femmes à la fois comme un espace enfermant qui freine la créativité à cause des charges qui en incombent et comme un refuge qui permet au contraire de l’exercer soulignant ainsi la complexité des différents point de vue sur le sujet. Ce que je trouve remarquable, c’est la capacité de ces femmes à avoir su repenser les représentations en dehors des schémas traditionnels dominants et ainsi subvertir l’ordre établi le tout depuis leurs intérieurs en peignant des natures mortes et en tissant. Ne sous-estimons jamais les capacités d’adaptation des personnes opprimées qui  leur permettent d’infiltrer nos imaginaires collectifs même via la fenêtre de leur salon.

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