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Les podcasts sont-ils un art comme un autre?


Dans la presse anglo-saxonne, des appels à l’aide sont lancés régulièrement: quand lira-t-on une véritable production critique sur les podcasts? Quand dépassera-t-on les articles économiques («le podcast est en plein boom!»), recensant des tendances («les podcasts d’histoire sont très en vogue», «les podcasts de true crime aussi») ou les listes de recommandation?
 
Johanna Zorn, co-fondatrice du Third Coast Festival, un festival international de podcasts à Chicago, a par exemple décrété qu’elle aimerait voir davantage «de critiques intelligentes et un examen plus approfondi des styles et des tendances». Dans The New Statesman, la journaliste Caroline Crampton exprimait le même désir dans un article intitulé «Pourquoi il est temps d’écrire sur les podcasts en tant que discipline artistique».
 
Il faudrait donc des critiques de podcasts comme il est des critiques de films ou de livres. Mais est-ce possible?
 

Un podcast contient-il une promesse? 

La critique d'art, comme le rappelait Jean-Michel Frodon sur Slate.fr en 2010, «a été inventée par Diderot à la fin du XVIIIe siècle, elle a été développée et portée à son sommet par Baudelaire, l’un et l’autre utilisant un art, le leur, celui de l’écriture, pour ouvrir un nouvel accès à un autre art, dans leur deux cas la peinture. Tous les critiques n’écrivent pas comme Diderot et Baudelaire, loin s’en faut, mais le travail critique s’appuie sur une exigence d’écriture, une ambition que le travail de la phrase va donner accès, selon un mode particulier, à ces objets eux aussi particuliers que sont les œuvres d’art.
 
La caractéristique d’une œuvre d’art est d’être un objet ouvert (selon l’expression d’Umberto Eco), un objet dont on peut décrire les composants mais dont le résultat excède, et excèdera toujours ce qu’on peut en analyser et en expliquer. Et le travail du critique n’est pas, surtout pas, d’expliquer ce mystère, de répondre à la question que pose toute œuvre d’art. Celle-ci doit rester ouverte, pour être habitée librement par chacun de ses spectateurs – ou lecteurs, ou auditeurs, selon l’art dont il s’agit. (…) Est-ce à dire que tout film est une œuvre d’art? Bien sûr que non. Mais tout film, quelles que soient ses conditions de production, en contient la promesse, tenue ou non»
.
 
Les podcasts contiennent-ils eux aussi, toujours, une promesse d’œuvre d’art?
 

La zone grise

Au New Yorker, la journaliste Sarah Larson, qui écrivait depuis longtemps des critiques musicales, ou de théâtre, prend désormais la plume, toutes les semaines, pour décortiquer «Atlanta Monster» ou «Heavy Weight» à la manière dont on critiquerait un film ou un roman. Mais elle nous confiait en novembre dernier, lors d’une interview à New York: «ce qui est bizarre c’est qu’avec les podcasts nous sommes à la fois face à du journalisme et face à un art. Nombre d’entre eux prennent des histoires vraies et les présentent de manière scénarisée, avec du storytelling, de la musique, pour produire un format pensé comme une œuvre. Les podcasts appartiennent à une zone grise», précise-t-elle.
 
Une partie seulement de la production de podcasts contient cette «promesse» d’une œuvre.
 
«Le Daily par exemple est merveilleusement produit, j’adore l’écouter», nous dit-elle à propos du podcast du New York Times, «mais il n’y a pas d’intention artistique».
 
Pour Sarah Larson, la promesse peut sans doute être repérée grâce à trois éléments: le sound design, l’intention, la réalisation. «Serialet S-Town tendent en revanche vers l’œuvre d’art. “Uncivil” de Gimlet, et “More Perfect aussi sans doute. Je mettrais aussi dans cette catégorie un podcast indépendant nommé “Nocturne. Le design sonore est très onirique, formidable. Je crois que l’on est tout juste en train de comprendre le pouvoir du podcast, de ce qu’il signifie pour nous.»
 

Une industrie émergente

Le fait que l’industrie du podcast ne soit pas encore tout à fait consolidée, malgré des moyens de production accessibles à tous, génère une situation étrange. N’importe qui peut faire un podcast (sans intention particulière) et la production éditoriale sur le sujet vise d’abord à faire émerger le secteur: expliquer ses enjeux économiques et donner des recommandations.

«La barrière d’entrée pour un nouvel auditeur est assez haute», note Caroline Crampton dans le New Statesman où elle a commencé une chronique hebdomadaire sur les podcasts en octobre 2016, «il faut se rendre compte de l’existence d’une émission, la chercher ensuite dans une application, mettre des écouteurs, puis consacrer une vingtaine de minutes à savoir si oui ou non ça vous plaît assez pour que vous écoutiez régulièrement. Il est difficile de partager de l’audio d’une manière facilement consommable sur Twitter ou Facebook (…) Les classements iTunes restent un élément clé pour que les auditeurs découvrent de nouvelles émissions et ce système favorise les émissions déjà importantes.»

C’est d’ailleurs pour cela que tant d’initiatives visent à permettre une meilleure découverte des podcasts, des apps se créent, aux États-Unis comme en France«Sur beaucoup de fronts, les podcasts sont encore en cours de maturation. La manière dont on écrit dessus n’est que l’un de ces fronts».

Et d’autres arts, comme les séries télé, ont pâti de ce manque de production critique avant les podcasts. Il y a peu, rappelait Johanna Zorn dans une tribune sur Medium, les chaînes câblées, HBO, Amazon et Netflix étaient ignorées des programmes culturels. «Ces jours-ci, l’art populaire que les critiques ignorent encore est la narration audio».

C.P.

Les conseils de Bruno Muschio:
«Crackopolis», «Flicopolis», «Les Braqueurs», «Diamant sur canapé»


Bruno Muschio est l'auteur-réalisateur de Bref, Bloqués et Serge Le Mytho.
 
«J'hésite entre 4 mini-séries d'Arte radio “Crackopolis”, “Flicopolis”, “Les Braqueurs“, “Diamant sur canapé”.

On s'immerge dans des mondes qu'on ne connaît que par la fiction ou les faits divers. Mais cette fois, on écoute directement la personne concernée, comme si on l'avait croisée par hasard et qu'on prenait un verre avec elle. C'est très intime. Les trois premiers fonctionnent très bien ensemble et le dernier “Diamant sur canapé” est peut-être le plus fou, dans le sens où c'est sûrement la seule fois qu'on entend parler UNE “michtoneuse” au lieu d'entendre parler D'UNE “michtoneuse”.»

Nous écoutons: «Radio Diaries»


L'équipe du podcast «Radio Diaries» travaille d'une façon bien particulière: ils confient des micros aux personnes dont ils veulent raconter l'histoire. Cela donne des sons bruts, étonnants. Pour la Saint-Valentin, ils ont fait plus fort encore, en revenant aux origines du répondeur. Dans les années 1930, les Américains ont pu s'envoyer des sons au lieu de s'envoyer des lettres. Après avoir fouillé dans les archives de ces messages vocaux stockés à Princeton, les journalistes de Radio Diaries ont monté ceux qu'ils trouvaient le plus touchants: on écoute ainsi un «Valentine Voicemail» où se succèdent un fils ému de pouvoir envoyer sa voix à ses parents, un homme adressant à sa femme une demande en mariage... Ou un extrait d'un album de Neil Young enregistré dans l'une de ses cabines rachetée par Jack White.

Et sinon: la série «Mosaic»

Si vous êtes en manque de thriller, Steven Soderbergh (Sexe, Mensonges et Vidéo, Erin Brockovich, Ocean's Eleven) revient avec Mosaic, une mini-série sur HBO (diffusée en France sur OCS). Sharon Stone y incarne Olivia Clarke, une auteure de livres pour enfants qui regrette son succès passé, quand un meurtre vient déranger sa ville huppée de l'Utah. Ce que Soderbergh fait là est le négatif du soap où l'on aurait déjà trouvé le nom du meurtrier à l'épisode 2. Chaque personnage est suspect, la caméra ne vient pas filmer les détails qu'il faudrait voir, les arcs narratifs et les personnages se multiplient, sans que le spectateur puisse confirmer ses théories. Mosaic est un thriller mais ne rappelle rien qu'on ait vu dans ce genre pourtant ultra-exploité. Il faut regarder, au moins pour être déstabilisé et pour analyser sa façon de construire l'histoire lorsque l'on a terminé.

Mosaic, produit et réalisé par Steven Soderbergh, 6 épisodes de 50 minutes diffusés sur OCS Séries. Aux États-Unis, la série se décline aussi en appli.

Louie Media est un studio de création de podcasts narratifs. Nous produisons notamment Transfert pour Slate.fr. Nous lancerons le 7 mars notre premier format. On vous en dit plus très vite.

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1. Les podcasts peuvent-ils battre les séries télé? 
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